Tu ouvres la fenêtre à sept heures pile et ça commence. Le ciel fait un bruit sourd, comme un tambour, puis la première pizza tombe sur le trottoir. Après, tout s’enchaîne : pains, pommes, bananes, hamburgers, bols de riz, gâteaux. Aujourd’hui, la nourriture tombait du ciel comme une vraie averse. Personne n’avait prévu ça, mais tout le monde l’attend maintenant. On dit même “il fera beau avec des spaghettis à midi”.
Au début, c’était drôle. Les gens sortaient avec des paniers et des casques. Les écoles organisaient des “récoltes du matin”. Des drones passaient au-dessus des toits pour attraper les plats encore chauds. Les enfants riaient quand une frite rebondissait sur la chaussure. Très vite, on a compris que ce n’était pas un jeu. Une pastèque de dix kilos qui tombe d’en haut, ça casse une voiture. Un pain dur lancé du nuage, ça peut ouvrir le front. Alors la ville a peint des zones au sol : “Réception”. Là, on tend des bâches, on tend des filets, on se tient à distance. Des équipes vérifient l’heure, la force du vent, la zone sûre. Quand la sirène sonne, tout le monde recule.
La nourriture tombait du ciel tous les jours, mais pas toujours la même. Parfois c’était surtout des fruits et des légumes. Parfois de la junk food. Un jeudi, que des poissons grillés. Le vendredi suivant, du riz et du poulet. Personne ne sait pourquoi. Les scientifiques mesurent, comparent, notent les heures, mais ils n’expliquent rien. Est-ce le vent ? Est-ce un autre monde qui nous envoie ses restes ? Une blague cosmique ? On n’a pas la réponse. Alors on s’organise.
Les marchés ont changé d’heure. Ils ouvrent juste après l’averse. Les commerçants trient, lavent, vérifient. Ce qui est propre part en cuisine solidaire. Ce qui est douteux va au compost. Des équipes de rue passent avec des filets pour sauver ce qui peut l’être avant que les pigeons arrivent. Les hôpitaux ont ajouté un service spécial “chute alimentaire”. On y soigne des bosses, des doigts coincés dans les filets, des allergies surprises. Car quand la nourriture tombait du ciel, elle n’avait pas d’étiquette. On ne sait pas s’il y a des noix, du lait, du gluten. On apprend à demander, à vérifier, à se méfier.
Les habitudes ont changé à la maison aussi. Plus de listes de courses pour la semaine. On cuisine “la météo”. Ce matin des tomates ? On fait une soupe. Demain des nouilles ? On prépare un wok. Les réseaux sociaux affichent des cartes en direct : “pluie de pommes sur l’ouest”, “grosse averse de pain complet au centre”. Des applis préviennent cinq minutes avant la chute. Tout le monde lève les yeux, tout le monde tend des bâches, et pendant dix minutes, la ville retient son souffle.
Bien sûr, il y a des disputes. Les premiers rangs veulent garder les meilleures parts. Certains cachent des toiles privées sur leurs toits. D’autres montent des clubs d’échange : “deux parts de tarte contre une salade”. La police surveille les zones pour éviter les bagarres. Les assurances ont inventé un contrat “dommages par aliments tombés”. Et les mairies rappellent la règle : on partage, on nettoie, on composte. Sinon, les rues deviennent vite collantes, et l’odeur attire les rats.
La nature réagit aussi. Les chiens guettent le ciel. Les chats ne comprennent pas les poissons qui tombent sans eau. Les mouettes quittent la mer pour les villes. Dans les forêts proches, les sangliers s’approchent des parkings après chaque averse. On a dû poser des barrières et des horaires pour protéger les animaux comme les humains. Les parcs ferment dix minutes avant l’heure de chute. On entend alors la ville se taire, comme si tout le monde écoutait le ciel.
Mais d’où vient tout ça ? On a essayé d’envoyer des ballons et des avions au-dessus des nuages. On n’a rien vu. Parfois, on trouve un emballage, un ticket dans une autre langue, une serviette en papier avec un logo inconnu. Rien de suffisant. La nourriture tombait du ciel, et c’est tout. Alors certains y voient un cadeau. D’autres y voient un test. Quelques personnes prient. D’autres remercient en silence et cuisinent pour les voisins.
Petit à petit, une économie nouvelle est née. Des artisans fabriquent des filets légers, des bâches avec gouttières, des paniers qui se referment tout seuls. Les toits se couvrent de cadres souples, les balcons deviennent des mini-récoltes. Les restos affichent “menu météo” et changent chaque jour. On découvre des recettes malines pour tout utiliser : pain perdu, soupes mixtes, gratins de restes. Moins de gaspillage, plus de partage. Les cantines publiques servent d’abord les quartiers qui ont reçu moins, grâce aux camions frigo qui tournent dès la fin de l’averse.
Bien sûr, il reste des risques. Les jours de vent fort, ça tombe n’importe comment. Les jours d’orage, les plats se mélangent à la poussière et à la boue. Alors on a appris à dire non. On jette ce qui n’est pas sûr. On lave trop plutôt que pas assez. On met des gants. On respecte la chaîne du froid, autant que possible. Les médecins rappellent les règles simples : cuire ce qui doit l’être, refroidir vite le reste, et ne jamais garder un plat douteux “pour voir”.
Un an après le premier jour, on s’est habitués. L’horloge sonne, les toiles se tendent, la ville lève la tête. La nourriture tombait du ciel, et elle a changé notre façon de vivre. On mange plus local… du nuage, on rit quand une crêpe atterrit sur un lampadaire, on râle quand une sauce tâche un manteau neuf. On a appris à partager, à attendre son tour, à cuisiner ensemble. Peut-être que c’est ça, le vrai cadeau : pas la pizza venue d’en haut, mais les voisins réunis en bas autour d’une grande table.
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